Pour protéger les espèces en voie de disparition, il faut aussi protéger les habitats dont elles dépendent.
Ça peut sembler évident. Pour protéger un oiseau forestier, il faut préserver la forêt – et pas seulement l’arbre où il construit son nid. De même, pour protéger une tortue mouchetée, il faut préserver les milieux humides dont elle dépend, et non seulement le tronc où elle se prélasse au soleil.
Malheureusement, le gouvernement de l’Ontario a décidé de réduire la protection des habitats des espèces menacées et en voie de disparition de la province. En vertu de la Loi sur les espèces en voie de disparition, une seule observation bien documentée d’une tortue mouchetée permettait de protéger les milieux humides situés dans un rayon pouvant atteindre deux kilomètres du lieu où elle avait été observée. Plus tôt cette année, le gouvernement de l’Ontario a abrogé cette loi et l’a remplacée par la Loi sur la conservation des espèces, beaucoup moins rigoureuse. La nouvelle loi protégera le « repaire » des espèces menacées et en voie de disparition. Qu’entend-on par « repaire »? Selon les lignes directrices provisoires, il semble que, dans le cas de la tortue mouchetée, il ne s’agirait que d’un seul milieu humide.
Toujours en mouvement

N’est-ce pas suffisant? N’est-il pas déraisonnable de protéger les milieux humides situés dans un rayon de deux kilomètres d’une observation de tortue mouchetée? Après tout, ces tortues ne s’éloignent sûrement pas autant. En réalité, la tortue mouchetée est une espèce très mobile qui utilise une grande variété d’habitats au printemps et en été. Une étude menée au parc provincial Algonquin en Ontario a révélé que certaines tortues suivies au moyen d’émetteurs radio avaient parcouru plus de deux kilomètres, et qu’une femelle avait même parcouru six kilomètres! Une autre étude réalisée au Massachusetts a permis de suivre une tortue mouchetée qui s’est déplacée sur plus de trois kilomètres, tandis que plusieurs autres avaient parcouru plus d’un kilomètre. J’ai moi-même suivi des tortues mouchetées par radiotélémétrie et j’ai pu observer ce type de déplacements. L’une des femelles adultes que j’ai suivies a parcouru plus d’un kilomètre et demi.
Si les tortues mouchetées se déplacent autant, ce n’est pas par plaisir : c’est une nécessité. Au printemps, un milieu humide peu profond peut se réchauffer plus rapidement et offrir de meilleures conditions pour s’alimenter. Si ce milieu s’assèche, elles doivent se déplacer vers un milieu plus profond. Au fil de l’été, elles passent souvent d’un milieu humide à un autre, un peu comme un client qui fait le tour d’un buffet pour goûter à différents plats. Puis, à la fin de l’automne, elles gagnent un autre milieu humide où elles passeront l’hiver. Un seul milieu humide ne suffit pas. Une étude réalisée dans l’État du Maine a démontré qu’une tortue mouchetée pouvait utiliser jusqu’à 20 milieux humides différents au cours de sa période d’activité.
Moins de protection pour les tortues en péril de l’Ontario
Compte tenu de l’ampleur de leurs déplacements et du nombre de milieux humides qu’elles utilisent, la protection d’un seul milieu humide est loin d’être suffisante. Quelles sont les conséquences concrètes de ce changement? Depuis 2017, l’équipe de la FCF qui se consacre à la conservation des tortues concentre ses efforts au repérage de tortues mouchetées dans des secteurs où leur présence n’avait jamais été consignée. Nous savions que chaque nouvelle observation pouvait contribuer à protéger de nombreux milieux humides, au bénéfice non seulement de la tortue mouchetée, mais aussi de toutes les espèces qui dépendent de ces écosystèmes aquatiques. Aujourd’hui, cette protection est considérablement réduite.

Observez l’image aérienne présentée dans le présent blogue. Le point jaune indique l’endroit où nous avons observé une tortue mouchetée dans un milieu humide. Les zones bleues représentent les milieux humides reconnus par le gouvernement de l’Ontario. En vertu de l’ancienne Loi sur les espèces en voie de disparition, cette seule observation aurait permis de protéger tous les milieux humides visibles sur l’image. En réalité, la superficie protégée aurait été encore plus grande, puisque l’image ne montre que les milieux humides situés à environ un kilomètre du lieu d’observation. En vertu de la nouvelle Loi sur la conservation des espèces, seule la petite zone bleue où la tortue a été observée sera protégée. Pour assurer la protection des autres milieux humides, il faudrait désormais y observer et y documenter la présence d’autres tortues mouchetées.
Comment aider

Que pouvons-nous faire devant la réduction de la protection des habitats des espèces menacées et en voie de disparition? Écrivez à votre député.e provincial.e. pour lui demander de renforcer la protection des habitats de ces espèces. Et si vous apercevez une tortue mouchetée, prenez une photo nette et publiez-la dans iNaturalist.ca. Votre observation pourrait contribuer à protéger un autre milieu humide.