La vie intense des colibris
Les colibris sont-ils petits et mignons? Oui. Sont-ils colorés? Oui, en général — mais on y revient dans un instant. Sont-ils essentiels aux écosystèmes, bien que leurs populations soient en déclin un peu partout en Amérique du Nord? Absolument. Et s’ils en avaient la chance, domineraient-ils le monde? Sans aucun doute.
Le grand secret que se partagent les passionnés d’ornithologie, c’est que les colibris sont en quelque sorte les Jules César du monde aviaire. Courageux, minuscules… et redoutables. Mais, pour citer faussement un certain dramaturge, je viens pour faire l’éloge de César, non pas pour l’ensevelir.
Spotting a Ruby-throated Hummingbird

Si vous habitez dans le sud du Canada, des Maritimes jusqu’aux Rocheuses, vous connaissez sans doute le colibri à gorge rubis (Archilochus colubris). Il est à peu près de la taille d’une mini-barre de chocolat, mais pèse moins qu’une pièce de cinq cents. Le mâle arbore une gorge d’un rouge chatoyant (appelée tache jugulaire), et pourtant… il ne possède pas une seule plume rouge. Comment est-ce possible? Les plumes de sa tache jugulaire ne contiennent aucun pigment rouge. Elles sont plutôt recouvertes d’un mince film qui réfléchit la lumière du soleil, produisant des reflets rouges selon l’angle. Bob Sundstrom, de la Audubon Society, a comparé cette teinte rubis aux couleurs irisées d’une flaque d’huile. Seuls les mâles colibris à gorge rubis se donnent autant de peine pour briller. Les femelles, elles, arborent plutôt un plumage vert olive.
Migration Going Downhill

Une étude récente publiée dans la revue scientifique Nature par Simon English et ses collègues du Service canadien de la faune à Victoria révèle que les populations de colibris à gorge rubis sont en déclin constant depuis une vingtaine d’années. Ce recul survient après une période de croissance stable qui a duré de 1970 jusqu’au début des années 2000. Les causes exactes de cette baisse demeurent difficiles à cerner, mais English et son équipe soupçonnent la perte d’habitats dans leurs quartiers d’hiver, ainsi que l’exposition aux produits agrochimiques durant l’été. Malgré leur taille minuscule, les colibris à gorge rubis effectuent chaque année de longues migrations, passant des forêts tropicales arides de l’Amérique centrale en hiver aux champs et forêts du sud du Canada en été. Dans les deux milieux, ils jouent un rôle écologique essentiel. Si leur déclin se poursuit, les services qu’ils rendent à ces écosystèmes pourraient disparaître eux aussi.
Ce rôle essentiel, c’est la pollinisation. Leur soif insatiable de nectar qui dure à longueur d’année et qui leur permet de garder leur gorge éclatante et leurs ailes en mouvement les pousse à visiter des milliers de fleurs chaque jour. Ce faisant, ils répandent le pollen qui permettra aux fleurs de produire des graines — lesquelles donneront naissance à d’autres fleurs (ce qui est joli), ou, et c’est plus crucial pour les humains, à des aliments ou à de l’huile. Les colibris à gorge rubis sont particulièrement importants pour la pollinisation des plantes à fleurs des forêts caroliniennes dans l’est, ainsi que de certaines espèces de sauge dans l’ouest.
Chilling Effects of Climate Change

Un autre danger qui plane sur les populations de ces petits despotes ailés : les changements climatiques. En étudiant la migration automnale du colibri à gorge rubis dans l’est de la Pennsylvanie, Jennifer Probst et ses collègues ont constaté qu’elle se produisait nettement plus tôt en 2014 qu’en 1990. D’autres chercheurs ont également noté un phénomène semblable relativement à leur migration printanière. Ces décalages, étroitement liés aux signaux climatiques changeants, risquent de désynchroniser la migration des colibris et la floraison des plantes, autant dans leurs habitats estivaux qu’hivernaux.
Feathered and Feisty

Ai-je mentionné leur tempérament tyrannique? Ce trait fascine les scientifiques depuis des siècles. On trouve des dizaines de descriptions montrant comment les mâles — surtout eux, mais pas exclusivement — défendent farouchement leur territoire pendant la saison de reproduction. Si vous vous attardez un peu trop près de leur nid ou de leur plate-bande préférée, ils vous fonceront dessus sans relâche. Si vous oubliez de remplir leur abreuvoir, attendez-vous à des reproches féroces jusqu’à ce que vous satisfassiez à votre devoir sacré. Peu importe que vous soyez une corneille, un merle, une pie, un humain ou même un pygargue à tête blanche : vous devrez vous incliner devant la suprématie évidente du colibri à gorge rubis. Avis à celles et ceux qui se prélassent au soleil avec un chapeau rouge.
Qu’ils soient mégalomanes ou non, les colibris à gorge rubis ont besoin de notre amour. En réduisant l’usage de pesticides dans nos cours et en agriculture, nous leur donnerions un sérieux coup de main. Il serait aussi important de réduire notre empreinte carbone pour ralentir les changements climatiques. Contrairement à Marc Antoine dans la célèbre tragédie de Shakespeare, je n’ai aucune envie de prononcer l’éloge funèbre de ce petit César.